Comment attirer l’attention des éditeurs lors de l’envoi d’un manuscrit ?


Après plus de dix manuscrits (j’ai arrêté de compter à un moment), je ne veux pas dire que je suis devenu un expert en matière de techniques d’attraction de l’œil de l’éditeur assoupi après son 17ème manuscrit médiocre, mais j’ai pu affuter mes techniques. Je te parle de la lettre ou du mail d’accompagnement envoyé avec le manuscrit. Il y a plusieurs écoles.

(Evidemment, on est d’accord que tout ça c’est secondaire par rapport à la qualité du manuscrit. Mais si tu penses, cher mon lecteur, avoir taillé au maximum ton manuscrit ET si tu penses que ça en fait un ouvrage qui mérite de rejoindre les librairies, alors continue de lire. )

  1. L’école classique, sans prise de risque – le fils du prof de math

La plus claire lettre d’accompagnement de manuscrit, la plus simple : la factuelle. « Bonjour, Je m’appelle Machin. Voici mon manuscrit. Un petit résumé et les coordonnés en bas de page. »

Pendant un moment, je me suis contenté de cette technique. Devant l’absence de réponse de la part des éditeur, en plus de la remise en question de fond en comble sur la qualité du texte, je me suis demandé si je pouvais attirer leur attention, les amener à se pencher avec un peu plus d’attention sur mon manuscrit. Parce qu’il faut bien savoir qu’avec des dizaines de manuscrits arrivés par jour, il est difficile, de plus en plus difficile (le CoVid n’a pas aidé), de se démarquer. J’ai cru qu’après avoir été publié et primé je n’aurais plus à traverser ces épreuves-là, mais ça, c’est un autre débat. La seule réalité, c’est que je n’ai pas le choix. Alors depuis quelques manuscrits, j’ai développé des textes d’accompagnement qui – je le dis tout de suite, on n’est pas là pour se mentir – n’ont rien changé sur le fond, les manuscrits n’ont pas encore été publiés, mais ils m’ont au moins valu le retour de 3 ou 4 éditeurs pour mes mots inhabituels d’accompagnement. C’est vraiment plus par satisfaction personnelle que par efficacité de la méthode. Mais du coup j’espère que ça les a poussés  à s’attarder un peu plus longuement, (5 minutes, 10 minutes de gagnées ?) sur le texte.

2. L’école poétique et cinématographie – le rêveur près du radiateur qui regarde par la fenêtre

Il est parfois pénible et inconfortable de corriger les différentes versions de son manuscrit quand on en vient à croiser, pour une seconde ou une heure, les œuvres de Roth, Hemingway, Steinbeck, Coetzee, Vargas Llosa ou Louis Aragon, à chacun ses références. On se sent alors bien inutile et vaniteux de prétendre, pour un temps, boxer dans la même catégorie. Disons que pour le moment, nous avons en commun d’écrire, voilà tout. Mais comme d’autres l’ont dit avant Edouard Baer en ouverture du festival de Cannes, on essaie, on fait de son mieux, on va creuser au fond de soi-même, la légitimité on la prend, cette envie de dire une colère, un rêve, on la transcende.

Et puis il y a les gens qui m’ont remis le prix de la Roquette ou qui ont décidé de faire de mon premier roman un lauréat du festival du premier roman de Chambéry, comme avant moi Mathias Enard, Laurent Binet, Michel Houellebecq ou Fatou Diome et c’est à ces gens-là, entre autres, que vous devez aujourd’hui, autant qu’à ma mère et à une enfance au milieu des arbres – la nature, ça vous apprend la ténacité, sans doute – à tout cela donc, que vous devez mon abnégation à écrire et à vous proposer ce manuscrit.

3. L’école audacieuse – celui qui ne vient jamais au cours et se présente le jour de l’examen, confiant

Combien de temps avez-vous à me consacrer ? 10 minutes ? 30, peut-être, si je souris ? Non. Bon. 7 minutes. Je vous remercie.

Bonjour.

Je m’appelle Tryphon.

J’ai rêvé cette nuit que le monde de l’édition ne fonctionnait désormais plus que par speed-dating. En 7 minutes, on présente un auteur, son projet, on parcourt quelques pages du manuscrit et son sort est scellé.
Les rares personnes qui ont lu mes derniers manuscrits et leur reconnaissent un certain talent (venant de gens que je côtoie au quotidien, cette forme de réserve annihile complètement le compliment) prétendent qu’il ne sert à rien d’envoyer des manuscrits par la poste ou par mail, à des gens qu’on ne connait pas encore. Que je ferais tout aussi bien d’écluser les cinq à sept du 6ème arrondissement où mes talents de buveur finiraient par se faire remarquer. Je ferais l’accent belge (que je fais très mal, comme beaucoup de mes compatriotes) pour m’attirer les sympathies d’un ou deux éditeurs histoire que quelqu’un se penche avec sérieux sur mes manuscrits. Ou du moins sur le dernier.

Voilà, il me reste peu de temps. 3 ou 4 minutes peut-être. Je vous laisse donc parcourir le manuscrit que vous trouverez ci-joint.
S’il venait à vous plaire, n’hésitez pas à me le faire savoir, la littérature (même pour un deuxième roman) est habitée de trop de solitude et de désespoir.

4. L’école désespérée – le pleurnichard qui espère un peu de clémence avec sa morve plein le nez (à mon éditrice)

Je suis content de voir que vous continuez de publier des nouveautés malgré la situation. Je suis assez curieux de votre dernier roman.

Je vous écris pour vous partager un sentiment étrange à propos des deux manuscrits que je vous ai soumis.

J’ai commencé à écrire il y a plus de dix ans et je pense que je ne me suis jamais senti autant dans une impasse qu’aujourd’hui. J’ai donné à ces deux manuscrits toute l’ampleur et l’énergie dont je suis capable. Je sais que les deux textes peuvent être améliorés, retravaillés, poussés beaucoup plus loin, notamment pour le dernier, mais je ne peux plus le faire seul. Je n’ai jamais ressenti autant cette impression de solitude, d’immense désert de solitude dans le monde littéraire. Pour la première fois j’ai l’impression de devoir être orienté, guidé, pour amener ces textes là où ils peuvent aller.

J’ai écrit 9 manuscrits et j’ai appris à avoir un jugement critique sur ce que je produis. J’ai laissé reposer les textes qui en avaient besoin, j’ai abandonné ceux dont il n’y avait rien à tirer, j’ai retravaillé les autres. Mais, presque 1 an après l’écriture de ces deux manuscrits, je ne peux pas me résoudre à laisser tomber ces textes. Je leur trouve trop de qualités. Suis-je le seul ? C’est difficile à dire. Les quelques rares personnes qui les ont lus acquiescent. Mais ça ne pèse rien. Ça offre du réconfort, seulement un temps. J’attends le retour couperet des professionnels. Et depuis des mois, il n’y a que le silence. Un silence trop littéraire. Trop dramatique.

Alors, si ces manuscrits ne vous plaisent pas suffisamment pour être édités tout de suite, pourriez-vous envisager un travail de réécriture des manuscrits avec moi ? Vous êtes en réalité toujours les éditrices de mon dernier roman publié.
J’avais longtemps cru que l’écueil du premier roman serait le plus compliqué. Mon a-priori était qu’après avoir mis un pied dans ce vaste monde littéraire, je continuerais à écrire et je serais accompagné, les textes ne seraient plus laissés seuls. En réalité, cela semble aujourd’hui plus difficile.

Depuis un an, je n’écris plus, plus rien qui ne vaille la peine. Si aucun de ces deux manuscrits si différents dans la recherche d’effets et dans le style ne suscite le moindre intérêt, alors j’avoue ne plus savoir comment écrire. Et alors désormais j’écris en pensant à ce que les éditeurs pourraient penser, j’écris seulement pour être édité, sans savoir comment, j’écris complètement paralysé. J’écris à l’envers.

5. L’école CoVid – le retardataire qui a toujours un mot de ses parents sur le chien qui a bouffé le devoir

Embrassez ce qui ne peut être évité, disait Shakespeare. Dans des circonstances normales, je n’aurais pas écrit trois lignes des deux manuscrits que je vous envoie. Dans des circonstances normales, j’aurais exploré la vallée sacrée des Incas, galopé les sierras boliviennes, j’aurais bu quelques bières aux triomphes de la Belgique à l’euro de football et j’en aurais bu d’autres à la défaite amère, j’aurais découvert les villes de Pologne et j’aurais traversé encore un peu plus souvent les nuits de Berlin, où je résidais au moment d’écrire ces lignes. Je n’ai rien fait de tout ça. Je n’ai rien pu faire de tout cela.

Alors j’ai écrit. J’ai écrit avec l’urgence qui me brulait les doigts. J’ai écrit avec la rigueur et l’énergie des lendemains incertains. Je vous envoie deux manuscrits qui ont muri pendant plus de deux ans avant que je trouve le temps de les rédiger. Un temps incertain et tombé du ciel.

Embrassez ce qui ne peut être évité, disait Shakespeare.

Alors voilà, cinq écoles différentes. Peut-être en découvrirai-je une nouvelle au prochain manuscrit ? Peut-être en as-tu découvert une autre ?

Libre à toi de t’en inspirer ou de les utiliser si le cœur t’en dit. Je ne te le conseille pas, simplement parce que ce ne sont pas tes mots. Et si tu le fais, n’oublie pas d’être galant et de me mentionner – on peut rêver tout haut d’un monde meilleur, non ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *