C’était ça ou mourir (Thélyson Orélien) : un Goncourt écrit par ChatGPT ?

C’était ça ou mourir, de Thélyson Orélien, est la sensation littéraire du moment. En lice pour tous les prix d’automne, dont le Goncourt. Vu la frénésie qui entoure le bouquin, j’ai eu envie de le lire. La dernière fois que j’avais ressenti un tel enthousiasme, c’était pour La Maison vide de Mauvignier et j’avais été subjugué par le roman et envoûté par l’écriture. J’étais d’autant plus excité de le lire qu’il est publié par Grasset en France. Or un roman qui humanise les exilés, les émigrés qui deviennent immigrés, c’est un peu le contraire de ce que fait l’extrême droite. Et l’extrême droite, c’est le cheval de bataille du propriétaire de Hachette, donc de Grasset, le milliardaire breton Vincent Bolloré (déjà maître de CNews, Europe 1, etc.) qui tente d’imposer sa vision du monde à travers une guerre médiatique. Donc voir Bolloré se tirer une balle dans le pied, c’est assez jouissif. Et d’imaginer les réunions de crise en interne face au succès incroyable d’un roman qui va à l’encontre de tout ce que Bolloré construit depuis des années, c’est excitant. Bref, je voulais l’aimer, ce premier roman.

Et ça se confirme dans les premières pages, les maisons d’Haïti qui brûlent, la fuite vers la République dominicaine. On est quoi, p. 35 ? 40 ? Je suis emporté. Et puis ? Et puis je tombe dans une forme de léthargie, je me laisse porter par une écriture qui louvoie maintenant, qui tournicote, qui s’emmêle les pinceaux. Je me dis, il fait chaud, tu délires mon gars. Et puis à la page suivante, ça recommence. Et à celle d’après ! Je jette le bouquin au sol. Je me prends la tête à deux mains. (Je suis, semble-t-il, un lecteur sanguin.) C’est que j’ai l’impression d’être pris pour un cornichon depuis cent pages maintenant. Je continue, je lâche pas le morceau ! Il va me faire mentir, le bougre ! Mais non. Tout le monde crie au génie ! Quel style ! Quelle poésie ! Quelle flamboyance !

C’est une hypnose collective ? Comment ça se passe ? Je suis dans le Truman Show ? Personne ne voit rien ?

« Avec un accent que même les anges n’auraient pu situer. » C’est quoi cette poésie sirupeuse à la mords-moi-le-nœud ?
« J’avais la fièvre. La vraie. Celle qui ne prévient pas, qui monte comme un mensonge bien raconté. » Ça ne veut rien dire.
« J’ai voulu répondre, mais ma bouche était pleine de sable ou de silence. » Bon Dieu. Qu’est-ce que ça veut dire, ces niaiseries ?
« Mes lèvres étaient sèches comme un évangile sans foi. » …
« Petit, sec, l’œil noir comme l’oubli, la voix douce comme du thé amer. » JPP.
« Un gars maigre, sec comme un clou rouillé. » HELP.
« Une marque invisible logée quelque part entre la peur et la lucidité. »

C’est comme ça TOUT LE TEMPS, des mots creux, des formules à l’emporte-pièce, vides, mais qui font pseudo-poétiques. Des tonnes de métaphores toutes plus clichées les unes que les autres, usées jusqu’à la corde, que même les soûlards du PMU n’osent plus utiliser.

L’évidence : c’est du ChatGPT

Des antithèses en batterie. « Il ne te frappe pas, il t’enlace. Il ne hurle pas, il murmure. Il ne tue pas d’un coup, il te goûte lentement. »

Le rythme ternaire. « J’ai failli mourir. Pas sous les balles, pas dans la jungle, pas mangé par une rivière ou abandonné par un passeur. Non, cette fois, c’était moi contre moi. »

Le « silence » toutes les cinq lignes. Des « rires » à toutes les sauces, dignes, tristes, joyeux, désemparés, des formules toutes faites répétées jusqu’à la nausée, « trop propres pour être honnêtes ». « On dormait dans un petit campement près du parc Hidalgo, sous des bâches, au milieu des moustiques et des chiens errants qui, eux, au moins, n’avaient pas besoin de visa. » (C’est très mauvais mais ce n’est pas le pire.) Une page plus loin : « Les gens l’écoutaient, parce que dans un lieu où même les mouches semblent attendre leur visa… » C’est quoi ce bestiaire complètement incohérent ? Ou alors c’est un humour qui m’est inaccessible. Peut-être. Je rends les armes.

Show, don’t tell : ce sont les trois premiers mots de n’importe quel atelier d’écriture. Ici, on est dans le commentaire permanent. Passé le feu du premier chapitre, une fois qu’on quitte la République dominicaine, tout est vaporeux, évanescent. Il commente, encore et toujours. C’est pas du Pascal Praud, mais parfois j’aurais préféré, pour rigoler un peu, casser la chape de plomb qui pèse sur ce texte qui se prend très au sérieux. Alors qu’une épreuve comme celle-là, une traversée sinueuse de plus de 12 000 kilomètres, Dieu sait que ça devait s’incarner. Mais non. Ça louvoie, ça met des kilos de sucre. Champ lexical limité (migrant, donc : désespoir, solitude, silence, tristesse), un adjectif derrière chaque rire et chaque sourire et surtout du volontarisme à chaque fin de chapitre, il est vivant, encore en vie, debout, encore debout, il tient toujours, faut montrer qu’on suit un dur, hein. Oui, il a peur, oui, il vit l’enfer, oui, oui, oui, mais surtout, il est vaillant ! Faut qu’on l’aime, notre gaillard et on aime les courageux !

Et après 150 pages à ce rythme-là, l’évidence me saute aux yeux ! Eurêka, bordel, cher mon lecteur, ce texte, ce que je lis depuis la page 40, c’est de l’écriture d’IA. Du ChatGPT, même pas dans sa version payante. C’est l’écriture typique de la machine qui tente de se faire littéraire. Mais non ? C’est pas possible ? Je remballe mon pressentiment. Et une fois que j’ai eu la révélation, chaque ligne est une évidence encore plus éclatante. Bon sang ! Il nous enfume et tout le monde applaudit ! La machine grince de tous côtés et on parle d’un texte magnifiquement bien huilé !

Bon, que le type utilise l’IA, c’est son droit. Rie Kudan avait admis avoir écrit 5 % de Tokyo Sympathy Tower avec ChatGPT, prix Akutagawa quand même. Pas de problème. Qu’Orélien ait écrit le chemin de l’exil, qu’il n’a pas fait lui-même (il a rencontré des migrants dans des centres d’accueil aux États-Unis et au Canada), avec l’IA, soit. Le début et la fin, eux, sont dans un style très différent où les traces de présence de l’IA disparaissent – dernière partie dont on pourrait discuter aussi, mais pour d’autres raisons. Je ne suis pas dogmatique, si l’IA améliore la qualité de notre travail, on y va ! Ce qui compte au fond, c’est la littérature. Mais ici, l’écriture est gluante, pauvre, d’une poésie bon marché. Avec tous les tics d’écriture de l’IA. Et les tics d’écriture, ce n’est pas un gage de qualité littéraire. Et plus je relis, plus j’ai l’impression que dans son prompt, il a écrit : fais-moi un récit de migrant à travers les Amériques, à la façon Paulo Coelho. Du mauvais Coelho en lice pour le Goncourt, c’est clairement pas ce dont le monde a besoin. « J’ai compris que je n’avais pas encore franchi toutes les frontières, mais que j’avais appris à en contourner une : celle de l’indifférence. » Est-ce qu’il envoie des prompts ? Personne à part l’auteur ne le saura jamais vraiment. Mais s’il n’a pas utilisé l’IA, c’est pire. Il écrit comme une IA : une écriture mécanique, automatique. Des mots de plastique, qui ne veulent rien dire. Ça voudrait dire que l’IA a contaminé ses utilisateurs au point que son « style » fasse des émules.

Après tout, si des types écrivent des mauvais bouquins avec l’IA (ou en écrivant comme l’IA, ce qui pour moi revient au même), c’est leur problème. Mais non, moi, là, ce qui me rend chèvre (tu le sens venir, cher mon lecteur ?), c’est qu’on dise que ce style est incroyable ! On est en train de glorifier la médiocrité. Alors je ne dis pas que mon avis vaut parole d’évangile, mais j’aimerais qu’on m’explique en quoi tout ce que j’expose plus haut (et je pourrais copier 60 % du bouquin, c’est du même tonneau) est de qualité. En quoi des métaphores pseudo-poétiques et insensées sont un style novateur ?

Comment critiquer un livre sur un migrant ?

Et donc d’ici quelques mois, on verra des bouquins du même acabit (ah ben oui, c’est facile de les écrire, ces romans-là, avec ce niveau-là), l’IA peut en produire des milliers, à l’identique, par jour. Rentre le sujet, mon ami, toi aussi tu auras ton texte avec poésie boiteuse, métaphores en kit, anaphores, ternaire, antithèses. Donnez-moi le thème, je vous écris le prompt IA et dans deux heures vous l’avez votre futur Goncourt ! Je suis choqué. D’où ce petit cri du cœur. Fallait que ça sorte, comme on dit. J’ai trouvé quelques rares illuminés comme moi qui trouvent aussi qu’on se fait tous berner. C’est réconfortant. Pour moi et pour la survie de la littérature.

Évidemment : le sujet joue en sa faveur. Évidemment, voir de l’intérieur la migration, c’est « nécessaire » (ah, ces horribles romans « nécessaires »), intéressant, éclairant. Les gens sont émus parce qu’ils vivent la traversée d’un migrant. Sans considérer à aucun moment la qualité littéraire. Ce qui importe, c’est ce que le texte dit. Pas une seconde comment il le dit. Je voulais à tout prix me laisser porter par le texte, mais deux fois par page, je me retrouvais comme un ruminant à beugler mon désarroi.

Je recommande à tous ceux qui ont adoré de se procurer de toute urgence le dernier rapport du HCR, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés : c’est aussi indigeste à lire, mais ça ne se prend pas pour de la littérature et c’est encore plus instructif.

EDIT suite à l’éclatement du scandale le 21/09/2026

A toutes fins utiles, mon article ci-dessus a été rédigé et mis en ligne le 19 septembre, quand je me sentais encore bien seul à avoir détecté la fraude Thélyson Orélien (je ne connaissais alors pas encore Pangram et je ne savais rien de sa pratique de plagiat).

Le scandale éclate💣

Un compte X, s’appuyant sur les verdicts du détecteur Pangram, affirme que C’était ça ou mourir de Thélyson Orélien (sacré prix Fnac lundi, en lice pour le Goncourt, le Femina et le Renaudot) a été écrit par l’IA, tout ou en partie. « L’info » est reprise un peu partout depuis hier.
Je ne vais pas dire que je l’avais dit. Mais je me sentais tellement esseulé à prêcher dans le désert que j’ai publié une critique le week-end dernier, avant que la bombe n’explose, en me demandant quel était cet état d’hypnose collective et pourquoi personne ne mentionnait le soupçon que ce roman avait été écrit par l’IA (et, plus grave, selon mon jugement de valeur très personnel, très mauvais).

J’ai 1000 questions qui surgissent maintenant que j’ai l’impression de ne plus être fou et que d’autres aussi trouvent tout cela douteux.

🧑🏼‍🏫Pour vous épargner, j’en ai gardé seulement 4.

1🟡 On ne saura jamais si le texte est vraiment le fruit de l’IA, sauf aveu de l’auteur. J’en suis persuadé et maintenant d’autres aussi, mais ça ne suffit pas. Et ce sera dangereux de prendre pour factuels les verdicts de Pangram pour établir une vérité. Parce qu’un détecteur affirmera que d’autres textes parfaitement humains sont l’œuvre de l’IA, et cela discréditera des mois de labeur d’un petit artisan sans autre forme de procès. Donc, comment détecter l’IA avec certitude ? C’est sans doute impossible. Et est-ce important ?

2🟢 Il n’y a pas seulement les anaphores, le rythme ternaire, il y a surtout la prose pseudo-poétique typique de ChatGPT, les métaphores boiteuses et les images sans queue ni tête. Mais la vraie question n’est pas de savoir s’il y a IA ou pas, mais comment peut-il y avoir une telle unanimité sur le style ? « Quelle verve, quelle flamboyance, quelle langue ! » ils disent. Mais bon Dieu, ce texte fait pleurer du sang tellement c’est lourd et gluant et insensé, pourquoi personne n’a vu ça ? Il y a l’IA littéraire et puis il y a l’IA sans aucun travail éditorial derrière.

3🔴 L’IA est sans doute beaucoup utilisée par de nombreux auteurs. Mais jamais ça n’a semblé si clair, pour un texte si proche du soleil, avec un succès public et critique, nommé pour de nombreux prix d’automne. Adoubé par la critique (dont le pourtant impitoyable Masque et la Plume, hypnotisé, comme les autres), par ses pairs (dans la Grande Librairie) : vont-ils tous tourner casaque ? L’artisanat est-il mort ? Vient-on de prouver par l’absurde que le monde est prêt à lire des textes générés par IA ? Ou le débat va-t-il faire évoluer le très tabou lien entre littérature et IA ?

4🔵Le crédit et l’écho donnés à cette « révélation » auraient-ils été les mêmes, voire auraient-ils existé, si le bouquin avait été publié chez un autre éditeur que Grasset, dont l’actionnaire majoritaire est Bolloré ?

La suite de cette affaire n’a pas fini de nous surprendre, je le sens 🍿

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