L’IA m’a terrassé
Je le sais, cher mon lecteur. Cette nouvelle est effroyable. Dans un monde saturé d’informations angoissantes, j’espérais t’offrir une dose de réconfort. Les guerres sont plus ou moins lointaines. Mais l’heure de gloire de l’IA n’a jamais été aussi proche.
Alors pour les distraits, bref récapitulatif. J’ai défié l’IA sur un texte très court (8000 signes maximum) et un thème : la science fiction. J’ai écrit deux textes. Et l’IA en a pondu un seul. Ensuite, je t’ai demandé de voter pour ton texte préféré. (Si tu n’as pas encore tenté l’expérience, va-s-y maintenant, c’est ici – après, je vais divulgâcher).
Cette expérience, qui a débuté comme un jeu littéraire, est devenu en quelques jours une véritable expérience qui mériterait un long article dans Science ou carrément une thèse. Je te le dis, en ma qualité de devin qui farfouille dans les tripes de faisan, on en est aux prémisses d’une révolution culturelle.
Mais je ne vais pas brûler les étapes.
Alors qui a voté pour quoi ? Et quel texte l’IA a-t-elle écrit ?
Avec plus de 53% des suffrages, le texte 2 « Taxes sur les rêves » est le grand gagnant.
Et c’est le texte de l’IA. Le texte de la machine. Celle qui écrit sans cerveau, sans cœur et sans clavier AZERTY.
Stupeurs. Tremblements.
Eh oui, cher mon lecteur, tu as voté en masse pour un texte rédigé en 37 sec par une IA générative avec pour seules instructions : écris un texte de moins de 8000 signes dans le style Science-Fiction.
Ensuite 33% pour le texte 3, les cochons et 14% pour le texte 1, les sauterelles du far far west.
Alors, quelles conclusions en tirer ?
Comme je l’ai dit, ça mériterait une étude très approfondie. Moi, en tant que jeune béotien, je vais te dire ce que j’en pense. Et ça ne vaut donc pas grand chose.
Pourquoi le texte 2 a gagné ?
Le texte est court, simple, il va droit au but avec une idée de base originale et qui se termine sur une bonne dose d’émotion. En vérité, je pense que tu as voté comme l’éditeur pour lequel j’ai écrit ce texte l’aurait fait. C’est un texte simple et efficace, qui parvient même à générer des images poétiques et humaines – le ciel trop bleu, mélancolique, comme l’a dit une lectrice. Clair, concis, efficace.
Le texte n°1 de sauterelle est en effet un hommage à Lovercraft et notamment les Couleurs tombées du ciel. C’est plus du fantastique/weird/horreur qu’une dystopie de science-fiction avec un monde complètement inventé. Les votants qui ont préféré ce texte plus « crade », atmosphérique, western n’aiment pas forcément la science-fiction.
Et le texte n°3 avec la tête de cochon part d’une idée originale semblable au n°2 mais il est plus ambitieux et crée tout un monde, avec le refus de la mort, un transfuge du cerveau, un système de castes, de la nourriture pour chaque caste, etc. Et donc le texte est sans doute moins bien calibré pour un format aussi court où il faut aller droit au but. Il faut s’en tenir au strict minimum pour gagner en punch et en efficacité sur un format aussi court.
Comment détecter l’IA ?
C’est assez drôle de constater que chaque votant a choisi un texte qu’il pensait ne pas avoir été écrit par l’IA. Il y a la crainte d’aimer un récit mécanique, généré en 37 sec par ChatGPT ou DeepSeek. Il y a la crainte d’apprécier quelque chose de non-humain sur un territoire qui faisait pourtant toute la spécificité de l’humanité jusqu’à présent : l’art. Il y a aussi la peur que l’on soit si « formaté », que nos gouts et nos plaisirs puissent être satisfaits aussi mécaniquement. La découverte effrayante que nos gouts répondent en réalité simplement à un algorithme. Alors, là, mauvaise nouvelle, cher mon lecteur, c’est déjà le cas, et bien connu des pros de la com, du marketing et du divertissement (de Duolingo avec lequel tu n’apprendras jamais aucune langue, à Netflix, en passant par Candy Crush ou Tik Tok/Instagram). Nous sommes constitués de déclencheurs émotionnels qui peuvent être standardisés. Et nous répondons pratiquement tous de la même manière à ces « stimuli ». Manipulés comme des rats de laboratoire par nos hormones et nos émotions. Et manipulés par une maitresse en la matière : l’IA a broyé, concassé et s’est enfilé joyeusement des millions de récits, d’histoires, de scénarios au petit-déjeuner sur le coup de 7h09, vers 7h12, elle avait déjà analysé et compris tous les archétypes des schémas narratifs qu’on nous sert à longueur de journée. Et alors, aux alentours de 7h14, elle te les livre sur un plateau de science-fiction de moins de 8000 signes si c’est ce que tu veux.
Difficile de savoir comment détecter à coup sûr un texte « littéraire » généré par l’IA. Pour ma part (mais je ne suis pas le mieux placé pour en parler), je trouve La taxe sur les rêves moins incarnée, moins développée. On part d’une idée de base, on l’exploite très rapidement et on y injecte une émotion « facile » sur la fin. C’est vite expédié. Et personnellement, à la lecture, je n’ai aucune idée de qui est le personnage central. Mais cela ne m’aurait sans doute pas permis de détecter l’IA.
Il est intéressant de noter que ce n’est pas clair pour l’IA non plus. Celles à qui j’ai posé la question ont toutes les trois conclu que le texte non humain était le texte n°3 des Cochons (résultat complet de l’avis de l’IA en commentaire).
Bon après, certains ont découvert le pot aux roses parce qu’ils connaissent très bien ce que j’ai écrit (ou qui je suis…) :
Et je dirais que le deuxième vient de l’IA (pas de référence à l’alcool fort, comme dans les deux autres !
(S’il y a du bourbon, c’est que c’est toi qui l’as écrit) Ou de l’alcool de myrtille weird.
Je vais également poser la question de la qualité littéraire. Est-ce qu’un spécialiste de la science-fiction ou de la (micro) nouvelle aurait écrit un récit qui aurait davantage marqué la différence avec l’IA ? Est-ce que Stephen King, Hemingway ou Maupassant aurait été si efficace qu’en 8000 signes ils auraient créé un texte capable de se démarquer ? Est-ce que la qualité littéraire est un moyen de distinguer l’homme de la machine ? Pas évident sur des formats si courts où l’efficacité prime sur le style. Comme je ne suis pas certain qu’on aurait reconnu le talent de réalisateur de Scorcese, Paul Thomas Anderson ou Fellini s’ils avaient réalisé un ou deux épisodes de Friends. Oui, cher mon lecteur, je tente la métaphore osée.
Et maintenant ?
Je pense qu’on est à un tournant dans la production créative (musique, textes, séries, films,…). Clairement, l’IA peut rivaliser sur un format court et calibré pour le grand public. Pour les formats plus longs, je pense que la Machine n’en est pas encore capable. Mais elle devrait pouvoir bientôt rivaliser sur le format des feel-good romans ou romans policier (Joël Dicker – Millenium – Twilight – La femme de ménage – Marc Lévy) par exemple, des séries de divertissement (Emily in Paris parmi des dizaines) ou sur les tubes de l’été (style David Guetta – n’est il pas déjà une machine ?). Bref, de l’art de divertissement, sans grande qualité artistique (au sens d’innovation) mais qui plaira à un large public. Parce qu’il reprend tous les archétypes qu’on aime tant, finalement.
Ca me parait évident que notre consommation de « l’art » va drastiquement évoluer dans les prochaines années – on pourrait lancer un nouveau défi de texte de science-fiction sur le thème : Netflix dans 30 ans. Sans auteur, sans acteur, tout généré de A à Z en quelques minutes ? La musique dans 30 ans ? Les romans ? Bientôt, plus rien ne sera vraiment pareil. On peut le déplorer mais c’est une réalité. Déplorer l’omniprésence de l’IA aujourd’hui, notamment dans le domaine l’art, c’est un peu pareil à regretter l’industrialisation à la fin du XIXème. C’est inéluctable. Et tout va dépendre de l’exigence qu’on attend de « l’art ».
Si on se satisfait de l’art comme un simple divertissement, alors l’IA va t’en pondre à la tonne, c’est écrit d’avance. Par contre, les œuvres à haute valeur ajoutée « humaine » (HVAH), que ça soit dans la recherche de « beau », dans la complexité de l’œuvre, continueront de survivre, à la marge.
Peut-être que le poète maudit a encore de beaux jours devant lui.
Aujourd’hui, il existe déjà des IA dans chaque domaine artistique. Je viens par exemple de découvrir Sudowrite en écrivant cet article, spécialement conçue pour « soutenir » les écrivains de fiction et « générer des idées et des dialogues ». Les artistes collaborent déjà avec l’IA tous les jours. Par gain de temps, par expérience, par fainéantise, par recherche de productivité, par appât du gain. Il y a un million de raisons qui justifient une collaboration avec un nouvel outil révolutionnaire. Le public ne le voit pas encore. Il se voile partiellement la face. Et puis un jour, un scandale un peu manipulateur, un peu hypocrite éclatera, un artiste sera cloué au pilori, le sujet sera au menu de tous les diners pendant 15 jours et la révolution pourra éclater au grand jour. Je te l’ai dit que je lisais l’avenir dans le foie de faisan.
Je me suis un peu emballé sur le sujet. Mais je le trouve passionnant. D’autant plus dans un secteur où c’est encore tellement tabou. Rappelle-toi cet éditeur qui m’a blacklisté à la simple évocation du mot « IA ».
En ce qui me concerne, j’ai été battu, ratatiné même on peut le dire par l’efficacité de l’IA. J’avais promis de ranger mes crayons en cas de défaite. Je ne m’offusque pas du résultat. J’ai joué, j’ai perdu. Depuis le temps que je joue à ce jeu littéraire, j’ai appris à apprécier la partie la plus importante, celle qui me satisfait et me procure le plus de plaisir : l’écriture. Sans me formaliser des échecs. Si possible même j’essaie d’en dégager quelque chose (pas toujours aussi simples, les fameuses vertus de l’échec). Sans ça, je n’aurais pas écrit autant et envoyé chacun de ces manuscrits avec l’espoir insensé d’être publié (et même auréolé – je rêve grand / ou je suis très naïf).
Ce n’est pas le résultat qui compte. C’est le plaisir que j’éprouve à le faire. Et donc, à la prochaine requête, j’écrirai sans doute un nouveau texte au format court. Et je ne pense pas que tu t’en offusqueras cher mon lecteur.
En attendant, je vais choisir le texte que tu as plébiscité pour l’envoyer à l’éditeur (le mien de texte). On verra. De toute façon, dans 10 ans, cet éditeur ne demandera plus à personne d’écrire les textes qui sont imprimés dans ses distributeurs, on parie ?