L’ultra violence administrative
Se marier, cher mon lecteur, je pensais que c’était l’affaire de deux adultes consentants et d’un fonctionnaire de bonne humeur. J’avais tort sur les trois points.
R et moi vivons au Portugal. Nous voulions nous marier en mai 2026, entourés de nos proches, dans une quinta de l’Arrábida. Ce qui suit est le récit fidèle – et involontairement kafkaïen – de ce que ça implique administrativement quand l’un est belge, l’autre allemande, tous les deux installés dans un pays où l’Église et l’État font encore chambre commune.
Je te préviens : c’est long. Mais c’est vrai. Et si tu as déjà eu affaire à une administration un vendredi après-midi, tu t’y retrouveras.
Voilà le texte complet, intro comprise :
Se marier, je pensais que c’était l’affaire de deux adultes consentants et d’un fonctionnaire de bonne humeur. J’avais tort sur les trois points.
R. et moi vivons au Portugal. Nous voulions nous marier en mai 2026, entourés de nos proches, dans une quinta de l’Arrábida. Ce qui suit est le récit fidèle — et involontairement kafkaïen — de ce que ça implique administrativement quand l’un est belge, l’autre érythréenne, tous les deux installés dans un pays où l’Église et l’État font encore chambre commune.
Je te préviens : c’est long. Mais c’est vrai. Et si tu as déjà eu affaire à une administration un vendredi après-midi, tu reconnaîtras quelque chose.
Nous avons entamé les démarches administratives en janvier 2026. Moi, grand naïf devant l’éternel, je pensais que se marier, c’était l’affaire de deux adultes consentants, administrativement rondement menée. Erreur.
Au Portugal, l’Église et l’État ne sont toujours pas complètement séparés. On commence donc par se rendre à l’église d’Azeitão – pas pour les prêches extraordinaires du prêtre ni pour ses yeux couleur menthe à l’eau, uniquement pour la proximité avec la Quinta où les célébrations ont lieu. Trajet de bus (ah, ces types sans bagnole, en 2026 !) de 3h15, un mercredi de janvier, sous la pluie, pour une permanence de 18h à 20h30. Le curé et sa secrétaire à l’œil inquisiteur, Rosario (il faut regarder de près, c’est bien une femme), nous reçoivent dans un bureau poussiéreux. Ils ne comprennent pas vraiment ce qu’on fout là, mais ils sont polis et nous redirigent vers la paroquia d’Almada (où on habite).
À Almada, c’est Joao qui gère. Joao ressemble vaguement à Jamel Debbouze, avec un air de moine archiviste mal dégrossi. Bon, en fait, il ne ressemble que moyennement à Jamel – c’est juste qu’il a un bras inutile. Il nous accueille d’un air dépité et confesse que c’est bien à lui de gérer notre dossier. Ça y est, on est un dossier. Quelqu’un qui accepte d’endosser une responsabilité administrative dans cette affaire, ça aurait dû être célébré comme une victoire – mais on était encore tout frais dans le système et trop tendres.
Pour le mariage religieux avec effets civils (on voulait s’épargner une cérémonie et faire d’une pierre deux coups, petits malins que nous pensions être), il nous liste ce qu’il faut : certificats de baptême, adresses des curés de nos paroisses de naissance en Allemagne et en Belgique, un cours de préparation au mariage en présentiel du vendredi au dimanche, une attestation de résidence, un interrogatoire avec le prêtre (que Joao finira par remplir lui-même – « non, je crois que vous voulez dire l’inverse » – pour notre bien, dit-il par-dessus ses petites lunettes tombantes), et surtout : l’attestation du Registo civil.
Le Registo civil, lui, veut un certificat de naissance plurilingue selon la Convention de Vienne, et un certificat de non-empêchement au mariage (CNEM) délivré par nos États respectifs, en plus de tout un tas de paperasserie (tiens, ça rime avec tracasserie) plus ou moins facilement accessible. L’ambassade belge produit tout en moins d’un mois. L’ambassade allemande, elle, ne fout rien — c’est l’administration de la dernière ville de résidence en Allemagne qui gère. Et tout se fait par courrier. Hannovre répond qu’en fait c’est Berlin. R. renvoie tout par courrier à Berlin. Oui, en Allemagne, on fait tout son possible pour que tu aies envie d’appliquer les pires mesures du management privé à l’administration publique. Pas de câble souterrain, pas d’intranet reliant tous les petits bureaux à travers le pays. Un courrier Lisbonne-Berlin, c’est pas le moyen de communication le plus rapide en 2026 – sans vouloir divulgâcher la suite de cette histoire rocambolesque.
Berlin répond après 10 jours qu’ils ont besoin des documents du marié. Pour délivrer le certificat à R., ils doivent être certains que John-Henry Brichart est fréquentable. Logique teutonne. On envoie mon CNEM belge certifiant que, certes, je ne suis plus un perdreau de l’année, mais que la date de péremption n’est pas encore dépassée et que je ne compromets en rien la bienséance des jeunes (ou pas) filles du monde.
Entretemps, je m’échine à expliquer au monde catholique que passer tout un week-end enfermé dans une église quand il fait 23°, c’est insoutenable pour moi – j’utilise plutôt l’argument Z. : sans personne pour la garder, aucune famille dans les 2000 km alentours, et qu’au prix de la babysitter au kilo, c’était mieux de partir 48h dans un palazzo di Venezia plutôt que dans une église mal éclairée de Cova da Piedade. Tu ne connais pas, mais fais-moi confiance, c’est moins sexy. Z., c’est notre fille de trois ans, au cas où tu te demanderais pourquoi on ne l’embarque pas simplement avec nous.
Petit rappel qui ne te servira jamais à rien, mais pour contextualiser le parcours du combattant qu’est un dossier de mariage au Portugal, UNE FOIS TOUS LES DOCUMENTS reçus : il faut prendre rendez-vous au Registo Civil – en général, rester toute une journée sur l’application, rafraîchir toutes les 30 secondes et être prêt à accepter un rendez-vous sous 5 jours dans n’importe quel coin du pays. Ou bien, alternative, se lever à 5h du matin et faire la file dans les rues, au milieu des gitans, des Népalais et d’une bordée d’Angolais. Ce n’est même pas une blague. Les disponibilités sont beaucoup plus nombreuses aux Açores – alors pourquoi pas se farcir un A/R à 300€, 4h de vol, pour aller faire valider le processus ? C’est le seul bienfait de la dictature portugaise : tout est standardisé, que ton dossier soit traité au fin fond de l’Alentejo, à Porto ou à Funchal.
On prend rendez-vous — un miracle, rdv à 12h30 de l’autre côté de Lisbonne. Sur le document remis par l’administration d’Almada, il est fait mention de la nécessité de présenter un CNEM OU une attestation de l’ambassade. Après plusieurs chantages, R. réussit à récupérer une attestation de l’ambassade. Le type refusait d’en produire une autre, arguant qu’il en avait déjà fourni une, envoyée à Berlin. R. use de tous les stratagèmes de manipulation. Le type sent le coup fourré – ils vivent tous dans un roman de John Le Carré, ces gens, avec des communistes sanguinaires à leurs trousses, camouflés sous les apparences d’une fille de 32 ans à la peau louche ! – et indique en bas du document que c’est à usage exclusif de Berlin. L’administration allemande est un coup monté pour favoriser l’émigration. Depuis lors, R. rêve de devenir belge (ou portugaise, peu importe).
R. trouve un traducteur notarié et demande une copie en portugais. Après une heure d’attente, fébriles, on s’assied dans les bureaux du Registo civil face à une bonne femme cachée derrière une vitre en plexiglas qui porte un masque comme si la lèpre circulait dans les bureaux (ça lui couvre la moitié des yeux). Autant dire que la communication n’est pas ultra fluide. Elle nous arrête tout de suite. Le « ou » de « CNEM ou attestation officielle » ne s’applique que pour les pays qui ne délivrent pas le CNEM. Mais l’Allemagne et la Belgique le fournissent. Elle regarde notre dossier devant nos mines défaites.
« Ah, monsieur, votre acte de naissance n’était valable que 3 mois, il va falloir le renouveler. »
« Ah, votre certificat de résidence a expiré en 01/2026 – avez-vous une copie du paiement effectué ? » (Le document a coûté 15€ et a été délivré le 15/10/2020. Je ne sais pas si c’est de l’humour administratif.)
Elle fait venir une collègue. « Tu confirmes qu’on ne peut pas accepter cette attestation ? » Et alors, il faut voir le hochement de tête satisfait — un hochement unique, exclusif aux administrations du monde entier, qui ont ingéré jusque dans les mouvements de leur corps les règlements, les autorisations et les infinies raisons de refus d’un dossier quelconque. « Ah non, évidemment non, ce n’est pas possible. » Elle enlève son masque, se repositionne sur la pointe des fesses, s’apprête à entamer une plaidoirie – mais le seul tribunal qui l’écoute se morfond sur ses chaises.
Une fois le dossier complet, donc, nous devrons envoyer à la Conservatoria, qui validera (OU NON) le dossier et nous renverra l’attestation. Ensuite, envoyer l’attestation à Joao. Joao fera valider le dossier à la curie diocésaine. La curie renverra à Joao, qui enverra au prêtre aux yeux couleur menthe à l’eau d’Azeitão. Bien. Bien. Bien. Une épaisse goutte d’eau se met à me couler le long du front. (Référence manga.)
Il faut relancer Berlin, je dis à R. R. appelle. On lui répond : « Madame » – (elle aurait déjà pu raccrocher, on avait tout compris suite à ce Madame) – « si vous avez envoyé votre dossier, il est en cours de traitement. Non, je ne vous passerai personne du service. Vous êtes en train de nous faire perdre notre temps, MADAME ! » Tut tut tut.
R. n’abandonne pas et dégote deux adresses mail des personnes en charge du dossier. Elle envoie des courriels, se lamente, implore : le mariage a lieu dans 4 semaines, le temps presse, pouvez-vous fournir ce document ? Rien. Trois semaines plus tard, Berlin répond. Le document officiel de l’État belge statuant que je suis fréquentable n’a aucune valeur à leurs yeux. Comme si c’est la Syldavie qui l’avait fourni sur du papier chiotte. (Pourquoi ? Pourquoi ?? Je pense que je mourrai avant d’avoir des réponses.) Il nous faut la copie de l’acte de divorce.
La Belgique est un pays parfois foutrement bien foutu et en deux clics, en ALLEMAND pardi !, je l’ai. Berlin répond : c’est bon. Soulagement. Mais le lendemain, sur relance de R. : « cet acte de divorce, il nous faut l’original. » (Pourquoi ? Pourquoi ???) On envoie par courrier express (35€) mon acte de divorce de 2017 vers Berlin. J’ai de la peine pour ce courrier. Il va subir un effroyable voyage pour finir dans d’atroces mains. Mais son sacrifice pourrait nous sauver.
Entretemps, Joao m’a glissé à demi-mot que le cours de préparation au mariage n’est pas vraiment obligatoire, mais qu’il faudrait avoir quelque chose à présenter. Je me retrouve donc à payer 90$ pour suivre 8 modules créés par un couple d’Américains genre Mormon New Age, qui parlent de sexe, de satisfaction maritale et d’épanouissement. J’envoie le certificat dûment tamponné à Joao qui s’en fout royalement. J’aurais aimé un peu de considération pour les 15h de sacrifice – mais c’est vrai, tout cela, ce n’est rien par rapport à monter sur la colline la plus élevée de la ville avec deux rondins de 20kg sur l’épaule, une couronne d’épines de 15cm enfoncée sur le crâne, avant de se faire littéralement clouer sur la planche qu’on a docilement emmenée jusque-là, par des types qui sentent l’ail, le thym et le raisin trop mûr.
On suit le parcours du petit courrier – mon acte de divorce, pour rappel, cette histoire est pleine de ramifications – les larmes aux yeux. Dès qu’il arrive en terre hostile, le 28 avril, R. bombarde de mails. Depuis : silence.
Le niveau de haine déversé sur l’administration allemande dans notre appartement a été une forme de catharsis qu’on a poussée si loin qu’on a fini par stalker l’employée en charge du dossier sur Instagram. Il s’agit d’une bodybuildeuse qui ressemble à ce que l’Allemagne de l’Est produisait de meilleur dans les années 70 pour les JO. Peut-être qu’ils ne répondront plus jamais – ni elle, ni aucun de ses collègues. Peut-être dans 6 mois, quand tous nos autres documents auront expiré.
Il devenait évident que nous n’allions jamais recevoir le CNEM dans les temps. J’ai donc contacté Joao d’Almada — tu n’es pas encore perdu ? Si tu suis toujours, c’est que je t’ai mal expliqué — : écoute, on ne veut plus se marier civilement, juste religieusement. Il répond que la Curie diocésaine refusera le dossier sans le document du Registo civil, lui-même validé par la Conservatoria. Ah donc, dans ce pays, impossible de se marier religieusement sans se marier civilement ? Déjà que vous, l’Église catholique, vous n’êtes plus vraiment au pic de votre hype – autant saborder directement le navire !
En désespoir de cause, je contacte Menthe à l’eau pour lui demander si, faute de documents, on pourrait avoir une cérémonie symbolique. Histoire que le costume vert olive et la robe blanche ne servent pas uniquement à essuyer la sauce tomate. Sa secrétaire Rosario me répond à 17h15 : « venez tout de suite, ce soir entre 18h et 20h30. » Je lis le mail à 18h. À 20h30, le prêtre appelle enfin.
« Alors, cette situation est incroyable. »
Je ne te le fais pas dire, mon petit père.
« Vous avez contacté l’ambassade allemande ? »
Un peu stupéfait, je lui dis : « Oui, on n’a fait que ça, mais ils ne… »
« Et Berlin, à propos de Berlin ? »
À ce stade, il n’écoutait plus, il parlait même par-dessus ma voix. Du bon boulot de prêtre.
« Pourquoi ne pas aller à Berlin régler le problème directement ? Et un avocat – vous devriez mandater un avocat ! Aussi, pourquoi ne pas décaler la date avec la Quinta ? Et si le courrier arrive en retard, vous pouvez l’amener vous-même le 22 ! »
Il a dû rêver de faire carrière dans l’administration, le petit prêtre. Est-ce que sa secrétaire, la grosse Rosario, le biberonne tous les soirs ? Elle lui interdit d’allumer la télé, de lire les journaux, d’avoir la moindre notion du monde ? Concentre-toi sur Dieu, c’est ce que tu fais de mieux, elle lui dit le soir, en remontant la couverture sous son menton ?
« Je n’appelais pas pour avoir des explications sur la gestion du dossier avec Berlin — mais pour savoir si, faute de documents, nous pourrions avoir une cérémonie symbolique. Histoire que le costume vert olive et la robe blanche ne servent pas uniquement à essuyer la sauce tomate. »
« Sans l’aval de la curie diocésaine… »
Je t’informe donc solennellement que tu es en réalité convié au baptême de Z. Nous nous marierons en tout petit comité à une date ultérieure. Ou peut-être jamais.
La bodybuildeuse de l’Est, Menthe à l’eau et le vieux Jamel poussiéreux en ont décidé autrement.
Ainsi soit-il.


